Alias

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Un peu occultée par l’ouragan 24 heures chrono, Alias fut l’autre série américaine majeure révélée l’an dernier. Sur un terrain jusqu’à présent peu occupé par la télévision qui, face à Hollywood, régnait déjà sans mal sur la comédie (Friends, Sex and the City…) , le mélodrame (Once and Again, Urgences…) et le polar (New York Police Blues, Les Experts…) mais dédaignait (ou redoutait) l’action. 24 heures chrono n’est plus là (à suivre sur Canal + en septembre) et la deuxième saison d’Alias vient de débuter sur Téva. L’occasion est belle de prendre en marche (ou de repartir pour un tour avec) cette grande série encore méconnue.

Résumé des épisodes précédents : étudiante modèle, la sémillante Sydney Bristow fut recrutée par une branche secrète de la CIA, le SD6. Mais elle découvre dans des circonstances tragiques que le SD6 ne fait pas partie de la CIA, mais d’une alliance internationale aux sombres desseins. Rejoignant vraiment la CIA, elle devient alors un agent double. Comme son père – elle l’append assez vite. Contre sa mère, tête pensante d’une organisation espionne rivale qu’elle croyait morte depuis ses 6 ans – la première saison s’achevait sur cette révélation.

Nous voici donc de nouveau derrière Sydney, qui a arrêté ses études, pour une deuxième saison en apparence binaire : d’un côté, la CIA, de l’autre, le SD6. Mais la division se répète ailleurs : faire confiance au père (pas très net) ou à la mère (définitivement retorse). Les épisodes se décomposent en deux types de séquences, l’action virtuose et la discussion concentrée, qui relèvent toutes deux de la confrontation. Les scènes d’action se présentent comme autant de phases de jeu vidéo type Metal Gear Solid : des instructions précises, une destination affichée, une mission à accomplir et des ennemis à vaincre pour achever le « niveau ». Mais là, mine de rien, surgit une bizarrerie. Alors que certains personnages sont des dirigeants haut placés, ils se lancent eux-mêmes dans l’action au lieu d’envoyer des sbires (exemple type : la mère en sniper). A la stylisation plastique d’Alias en répond ainsi une autre, narrative, qui concourt au troublant irréalisme de la série.

Ce qui se joue ici relève de la projection délirante de quelques doutes et désirs intimes, jusqu’à la recréation d’un monde peuplé d’une petite dizaine de visages pris dans un tourbillon de complots et de trahisons. Centrales, les conversations (Sydney avec son père, sa mère, son contact CIA, ses collègues du SD6) sont autant de demandes d’aveux selon les modèles de la torture et de la psychanalyse. Cette dernière est omniprésente au début de la saison 2 d’Alias qui, avec une psy de la CIA, prend momentanément des allures de Soprano de l’espionnage. L’enjeu, c’est le « dire », le mot qui tue ou qui sauve, tout ce qui brise le mur élevé entre l’individu et le rôle qui lui est assigné, et qu’il tient avec plus ou moins de froideur (tueur, supérieur hiérarchique, etc.), comme pour tester la possibilité d’autres « fonctions », affectives cette fois : père, mère, amie, amant.

Des missions d’infiltration (pénétrer dans un lieu interdit) aux séances d’hypnose (revivre ce que l’on a oublié), Alias est la série du fantasme mis à l’épreuve et de l’enquête les yeux perdus dans un miroir déformant. Sydney est une petite fille qui grandit alors que ses parents sont en froid. Et Alias, une œuvre théoriquement infaillible, un modèle de série qui procède par miniaturisation (mais pas relativisation) des enjeux (un trauma familial) puis par déploiement, extrapolation (mise en série) sans fin à travers le monde.

A la linéarité des séquences (un jeu vidéo répétitif) répond une mise en boucle effarante, et particulièrement enivrante. Car à côté de sa réflexion très actuelle sur les images (surveillance, désir, pouvoir), la série compte un invité de marque : le plaisir, et même la jouissance, éventuellement unie à la souffrance pour former un agent double parfait. Sur un territoire théorico-esthétique proche d’un film comme demonlover, Alias, enfant gracieux de Mission : Impossible et de Fashion TV est pourtant l’antidote idéal à toute crispation moralisatrice. La série le doit en grande partie à la manière dont y est sans cesse remis en scène le corps de son actrice, qui revient toujours déguisée et quasi dansante pour une nouvelle mission, sous une autre identité. Tout est peut-être dans le titre. Un alias, c’est un pseudonyme, certes. Mais, sur ordinateur, créer un alias, c’est aussi générer le double d’un programme ou d’un fichier qui permettra d’y accéder plus vite. L’image s’identifie alors à une porte d’entrée.

Le rôle principal d’Alias est interprété par Jennifer Garner. On l’aime infiniment.

(Paru dans Les Cahiers du cinéma n°577, mars 2003)

Erwan Higuinen

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