A la mémoire de Lucy Knight

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Les héros de série meurent aussi. Pour l’acteur qui décide de passer à autre chose, aucun problème : il se contente de ne pas renouveler son contrat et de ne plus venir sur le plateau. Pour son personnage, après souvent des années vécues devant nos yeux, c’est une autre affaire. Autrefois (cf Dallas), le scénario tout-puissant se contentait de décréter sa mort. Aujourd’hui, la sortie d’un personnage est devenu un enjeu de mise en scène. Que filmer, et comment ? Dans Ally McBeal, la mort de Billy, amour d’enfance d’Ally, fut brusque, nette. A peine avait-on commencé à s’inquiéter qu’il s’écroulait en plein tribunal, comme foudroyé. Mais son fantôme revint : on ne fait plus l’économie du deuil. Dans New York Police Blues, l’agonie de Bobby Simone se prolongea des semaines durant. A chaque plan hanté par l’angoisse qu’il se révèle son dernier, quelque chose semblait se perdre, s’échapper lentement. Ceux qui ont vu cela ne l’oublieront jamais.

Malade du cœur, Bobby Simone mourait à l’hôpital, donc sur le territoire d’Urgences. Qui vient de répondre à New York Police Blues. Lucy Knight, la blonde externe de la série médicale, est victime d’une agression. Que l’on ne voit pas : on suit Carter, l’ancien externe devenu vrai médecin, qui entre dans l’une des salles de soin alors que résonne la musique de la fête qui bat son plein à l’accueil des urgences. Des coups, une lame plantée dans le dos, il tombe. Et croise, au sol, le regard brouillé de Lucy, touchée plus tôt, déjà ailleurs. Ecran noir. Générique de fin. Dans l’épisode suivant, elle résistera, les chirurgiens tenteront limpossible, mais la lutte est presque post-mortem, son enterrement télévisuel a eu lieu. Pourtant, elle est encore là. Dans les pas mal assurés de Carter, qui tarde à se remettre de ses blessures. Ou chez Abby, nouvelle externe dont l’arrivée dans la série annonçait (numériquement) la disparition de Lucy. Son visage est de plus en plus souvent filmé en gros plan. On croit y reconnaître les traits de l’absente.

Pendant ce temps, à l’hôpital, on continue à vivre. Et à mourir, parmi les patients de passage. Dont le décès est à peine moins dur que celui de Lucy. Pas de banalisation mais une violence à jamais unique, un mur sur lequel se brisent toutes les identifications. Chaque départ signe l’arrêt brusque d’une trajectoire entr’aperçue. Des fragments d’existences apparaissent, une forme se dessine, et tout s’effondre, l’écran se dépeuple. Et le père de Mark Greene, David, atteint d’un cancer ? Il s’en va immobile. Père et fils dormaient, seul le second s’éveille. Chaque personnage – chaque épisode aussi – est envahi par les fantômes de ceux qui ont défilé avant lui. Le spectateur s’y accroche désespérément, pour oublier que c’est toujours un peu Lucy qui l’abandonne.

(Paru dans Les Cahiers du cinéma n°553, janvier 2001, chronique « Serial Lover)

Erwan Higuinen

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