Chrono Trigger
  Dragon Quest V

DQV

Vingt heures, quarante heures, soixante-dix heures. Des semaines et des nuits durant, l’amateur de jeux de rôles sur console mène une deuxième vie, qui se déploie, longuement, parallèlement à la première. La question du temps est justement au cœur de deux classiques du RPG (Role Playing Game) japonais fraîchement réédités, merveilleux représentants d’un certain âge d’or du genre qui ont comme premier point commun d’être demeurés  jusqu’ici officiellement inédits en Europe. Dragon Quest V (1992) et Chrono Trigger (1995) relèvent pourtant de logiques a priori divergentes. Alors que le premier reste fidèle aux habitudes d’une saga dont les audaces narratives s’inscrivent toujours dans un système de jeu au classicisme assumé, Chrono Trigger est né d’un désir de dynamiter les conventions du RPG. Et de l’alliance des pères de ses deux séries phares, Yuji Horii pour Dragon Quest et Hironobu Sakaguchi pour Final Fantasy, accompagnés au générique par l’illustrateur en chef de la première, Akira Toriyama, et le musicien emblématique de la seconde, Nobuo Uematsu.

Si les deux jeux ne témoignent nullement du même rapport au temps, ils se rejoignent par leur choix commun d’en faire un objet d’expérimentation. Des refrains d’images entêtants que deviennent ses combats répétés aux ellipses soudaines (dix années s’écoulent sans nous, et notre héros n’est plus un enfant), Dragon Quest V est tout entier porté par le temps qui passe et qui laisse des traces. Marié au bout d’une douzaine d’heures de jeu, bientôt père de famille, le joueur est invité à revenir régulièrement dans les villages déjà visités pour prendre des nouvelles des personnages de son passé. Plus encore que son innovation ludique historiquement avérée – la capture et l’élevage de monstres, quatre ans avant le premier Pokémon –, c’est cette manière de travailler sur la mémoire qui rend l’aventure profondément touchante.

ChronoTrigger

Partant sur des bases comparables, Chrono Trigger fait voler tout cela en éclats. Le temps y devient une matière malléable, un principe qu’il faudra apprivoiser. Grâce à divers stratagèmes, le jeu nous promène d’une époque à une autre. On y fait des rencontres, on y vit de folles aventures, et on en repart accompagné. D’où un effet de collision un rien cocasse lorsque une femme préhistorique et un robot venu du futur arpentent avec nous les couloirs d’un palais moyenâgeux. Mais le voyage dans le temps n’est pas qu’un artifice malin : ce qui se produit dans une époque ayant une influence sur une autre, Chrono Trigger exploite avec talent les possibilités fondamentales du jeu vidéo, médium par excellence du rapport cause-conséquence mais aussi de l’éternellement (ou presque) réversible. Certains voient encore la pratique vidéoludique comme du temps perdu. Grossière erreur : sur nos écrans grands ou petits, c’est le temps retrouvé qui scintille dans la nuit.

(Paru dans Les Inrockuptibles n°698, 14 avril 2009)

Chrono Trigger (Square Enix), sur DS

Dragon Quest V : La Fiancée céleste (Square Enix), sur DS

Erwan Higuinen

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